Jérôme Cucarull
L’historien Jérôme Cucarull poursuit son exploration de la notion de patrimoine en Bretagne dans le numéro 271 d’ArMen, avec un objet étonnant, lié au passé colonial français, un canon algérien exposé à Brest.

“Et pourquoi pas, aussi, étudier la restitution du célèbre canon Baba Merzoug ? En juillet 1830, dès les premiers jours de la chute d’Alger, ce canon avait été saisi et expédié comme précieux trophée de guerre à Brest.” Ces phrases, écrites par l’historien Benjamin Stora dans son rapport pour la “réconciliation des mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie”, rouvrent un débat ancien entre la France et l’Algérie qui intègre Brest dans la querelle mémorielle entre les deux pays. Depuis plus de 20 ans, plus de 100 articles de presse ont été publiés à ce sujet de part et d’autre de la Méditerranée et quatre présidents de la République ont été confrontés à cette question.
Pièce de bronze de 12 tonnes
L’affaire concerne un canon en bronze qui défendait la ville d’Alger lors de sa prise par les Français le 5 juillet 1830. Pesant 12 tonnes, il pouvait tirer des boulets jusqu’à 4 500 mètres de distance et portait la signature du sultan ottoman Selim 1er, qui a régné de 1512 à 1520.
Bien qu’il ne soit plus en état de fonctionner, la marine française s’y intéresse en raison de son rôle supposé dans l’exécution, en 1683, du consul de France de Louis XIV, le révérend père Jean Le Vacher, vicaire apostolique d’Alger, en représailles du bombardement d’Alger par l’amiral Duquesne. Pour cette raison, il est surnommé “la Consulaire” par les Français alors que les Algériens l’appellent par son nom arabe, Baba Merzoug, ce qui signifie “père fortuné” ou “père chanceux”.
Un monument brestois
Initialement destiné aux Invalides à Paris, le canon est finalement attribué à Brest, à la demande de l’amiral Duperré, préfet maritime de Brest, en reconnaissance pour ce port, qui a pris “une si grande part dans la campagne d’Alger”.
Le fût du canon est installé dans le cadre, majestueux à l’époque, de la Majorité générale, où se trouve la direction de l’arsenal militaire. Il est mis en scène comme un monument célébrant la colonisation. Dressé sur un socle en granite rose de l’Aber-Ildut, il est entouré d’une grille tenue par quatre canons enfoncés dans le sol. Chaque face du socle est ornée d’une plaque de bronze. L’une rappelle les circonstances de sa prise. Les trois autres sont des bas-reliefs sculptés par l’un des frères Seurre, d’après des esquisses de Jean-Constant Petot, ingénieur des Ponts et Chaussées affecté au service de la Marine à Brest.
Deux d’entre elles symbolisent les armées engagées : la Marine et l’Armée de terre, la dernière montre le royaume de France apportant à l’Afrique, qui tient une corne d’abondance d’où proviennent des cultures de céréales et des fruits exotiques, les lumières de sa civilisation : la liberté, symbolisée par un flambeau, le commerce, avec le caducée d’Hermès et la culture (un livre). Le monument est inauguré le 27 juillet 1833 pour le 150e anniversaire de la mort du consul de France à Alger.
En 1837, un coq gaulois aux ailes déployées, posant sa patte sur un boulet, est ajouté au sommet du monument.
Des revendications fortement politiques
Son retour à Alger a failli se faire à la demande du comité du vieil Alger qui, en juin 1912, avait apposé une plaque commémorative à l’emplacement de l’exécution du P. Le Vacher. Le ministre de la Marine avait donné l’ordre de faire transporter le canon à Alger, mais la Première Guerre mondiale fit oublier cette décision.
Au début des années 2000, une poignée d’intellectuels algériens demandent le retour de cet élément de leur patrimoine. En mars 2005, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, coupe court à leur espoir en déclarant que “ce canon fait partie intégrante du patrimoine historique de la Défense”.
Après avoir été évoquée à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 2012, puis du voyage du président Hollande, l’Algérie formule une demande officielle de restitution en juillet 2013.
En 2014, le canon inspire un roman policier, La Consulaire ou le feu du diable, à un officier de la préfecture maritime qui prend le pseudonyme de Gilles Lavoie.
Une polémique locale
À Brest, le débat est repris par des historiens locaux, mais son écho reste limité à un cercle restreint. Comme le rappelait Yves Coativy dans une interview de RFI, la ville ayant été détruite par les bombardements, ce canon représente “une importante pièce patrimoniale pour la ville”. L’historienne Arlette Roudaut, opposée fermement à son départ, s’explique dans une conférence publique en octobre 2022. Pour elle, la Consulaire est arrivée à Brest à une époque où il était habituel d’aménager des places avec des trophées. De plus, “Alger n’était pas l’Algérie”, puisque sous domination ottomane depuis plus de trois siècles et objet de luttes entre diverses puissances européennes. De manière plus étonnante, un de ses arguments est que lorsque l’émir Abd el-Kader, “qui est un héros de l’indépendance algérienne”, est venu assister à Brest à des fêtes maritimes franco-anglaises en 1865, “il est passé de nombreuses fois devant la Consulaire et n’a jamais demandé son retour. Que peut-on dire de plus que lui ?”.
À l’opposé, Jean-Yves Guengant se déclare favorable à une restitution. Pour lui, “lors de la prise d’Alger en 1830, il y a eu spoliation. Spoliation dont ce canon est le symbole.” Il fait le lien avec le pillage et le détournement du trésor de la Régence d’Alger après la reddition de la ville : on parle de millions de francs or saisis par les Français, sans compter la mainmise sur les terres agricoles et sur le commerce de l’arrière-pays, et notamment la Mitidja, le grenier à blé de l’Afrique du Nord.
Une mise en valeur espérée
Dans la base navale, la Consulaire n’est plus à la hauteur du symbole affiché par la Marine. Son environnement, jadis prestigieux, a évolué. Le canon est peu visible, masqué par les imposantes grues de l’arsenal et les voitures stationnées à proximité. S’il devait rester à Brest, il faudrait le mettre en valeur, en le déplaçant le long du boulevard proche, par exemple, et lui adjoignant des panneaux explicatifs comme le propose Jean-Yves Guengant. À l’exemple du monument américain installé cours Dajot, une autre possibilité serait de concéder une parcelle du territoire national à l’Algérie, qui pourrait redevenir propriétaire du canon tout en le prêtant à la Marine, qui aurait la charge d’en assurer l’entretien. Enfin, si le gouvernement algérien le récupère, il évoque une réplique qui resterait à Brest.
Certains espèrent (rêvent ?) que Baba Merzoug puisse dégeler les rapports entre Paris et Alger et favoriser la construction d’une histoire commune pour solder les fractures du passé.
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