Depuis plus de dix ans, la start-up bretonne Energy Observer s’attache à promouvoir et à développer des chaînes énergétiques sans émission de CO2. Cela passe par une formidable vitrine, avec un tour du monde sur son navire démonstrateur, mais aussi par un développement industriel et des projets à venir encore plus ambitieux.
“On ne leur avait pas dit que c’était impossible, alors ils l’ont fait !”C’est dans ces termes que Gilles Lurton, maire de Saint-Malo, a accueilli l’équipage du catamaran Energy Observer le 14 juin2024, de retour dans son port d’attache après une odyssée de sept ans autour du monde. Des Malouins revenant d’un tour du monde, rien de plus commun, pourrait-on penser… Mais le projet en soi n’avait rien de banal. Il était même plutôt audacieux : “démontrer que l’on peut parcourir le monde sur un navire confortable, émettant zéro émission de CO2”.
L’idée a germé une dizaine d’années plus tôt dans la tête de Victorien Erussard, officier de marine marchande et coureur au large passionné par la mer. “L’impact environnemental de nos activités maritimes me culpabilisait de plus en plus.” Le marin décide de relever le défi. Il se transforme en chef d’entreprise. À force de travail et d’un pouvoir de communication hors normes, il trouve de multiples partenaires privés (plus d’une cinquantaine depuis le début) et convainc les institutionnels. “Pour obtenir la confiance des banques, j’ai dû apprendre à me structurer, confie-t-il. Que ce soit pour la partie technique, les volets juridiques, administratifs et financiers. Je me suis documenté, j’ai appris et surtout je me suis bien entouré.”
En 2013, il récupère l’ex-Formule Tag. Un catamaran de 30 mètres construit en 1984 pour Mike Birch. Le multicoque a connu son heure de gloire sous le nom d’Enza, en remportant le Trophée Jules-Verne – record du tour du Monde à la voile – avec Peter Blake à la barre. Depuis un chavirage et un démâtage en 2010, le navire dépérissait, abandonné sur la digue du port du Château à Brest.

Tour de force technologique
En quatre ans de chantier, l’ex-bête de course se transforme en navire expérimental et devient Energy Observer. Le multicoque change d’apparence. Il reçoit une nacelle pour l’équipage. Ses volumes de coques sont modifiés pour augmenter sa flottabilité.
Mais surtout, pour expérimenter la décarbonation du secteur maritime, Energy Observer ne vautiliser que des énergies renouvelables en embarquant des procédés révolutionnaires. Les batteries de ses moteurs électriques sont alimentées, d’abord avec 130 m2, puis, en 2019, par plus de 200 m2 de panneaux photovoltaïques.
Le véritable tour de force technologique est réalisé avec le soutien des ingénieurs spécialisés dans le développement des énergies nouvelles du CEA Liten. Une chaîne de production d’hydrogène, à partir de l’électrolyse de l’eau de mer, est installée.
Elle permet de stocker 62 kg d’hydrogène compressé, en plusieurs fois, à 350 bars. Hydrogène qui, en passant par une pile à combustible, vient alimenter les batteries en électricité, la nuit ou par ciel couvert. Un gain de poids énorme par rapport à un parc batteries équivalent en stockage.
En 2020, deux ailes de propulsion vélique autoportées et totalement automatisées viennent compléter la panoplie du renouvelable.
Une Odyssée riche et mouvementée
En 2017, Energy Observer est prêt à prendre le large pour un tour du monde, véritable odyssée énergétique. “Il a duré sept ans, 2017-2024. On a démarré par un tour d’Europe. Avec une première année pour fiabiliser les technologies autour de la France. Puis en 2018 un tour de la Méditerranée, et en 2019 l’Europe du Nord.
En 2020, la Covid s’est invitée à bord. Le bateau quitte la France fin avril. Alors qu’il est en mer, la pandémie devient mondiale et les frontières se ferment. “L’équipage, qui devait faire escale à Lisbonne, doit traverser l’Atlantique et reste bloqué deux mois en mer !”
En 2021, comme le navire laboratoire, la crise sanitaire met cap à l’ouest. Au fur et à mesure de son périple dans le Pacifique, le coronavirus le précède. “On avançait avec la Covid. À chaque fois, on se disait c’est bon là, on va s’en sortir. Mais, bing, c’était l’enfer, peste encore aujourd’hui Victorien Erussard. Cela nous a quand même beaucoup pénalisés. Imaginez un bateau qui fait le tour du monde et qui s’arrête dans des pays qui se ferment en arrivant. Nous n’avons pas pu débarquer en Australie ni au Japon où on n’a pas pu aller. La Chine non plus. On s’est accrochés, on a été résilients et on a continué. 2023, Afrique, 2024, on a fini par New York et retour à Saint-Malo le 14 juin 2024.”
En sept années de navigation, Energy Observer a accompli l’équivalent de trois fois le tour de la Terre. Le navire a réalisé une centaine d’escales. À chaque étape, l’équipage partait à la découverte des enjeux et des solutions énergétiques proposées dans les plus de 50 pays visités.
Une Odyssée qui a permis de valider le rôle d’ambassadeur des technologies bas carbone et de démonstrateur de l’expédition Energy Observer. “Les systèmes ont été testés dans les pires conditions, du cercle polaire à l’équateur”, note Victorien Erussard.

La suite est dans le numéro 270, janvier 2026 d’ArMen

