Frédéric Morvan

Au milieu du XIVe siècle, le 26 mars 1351, un combat singulier a marqué les esprits : trente chevaliers d’un camp affrontèrent trente chevaliers de l’autre dans un duel organisé, alliant bravoure, honneur et enjeux politiques. Cet épisode, connu sous le nom de “Combat des Trente”, est longtemps resté un fait historique parmi d’autres, avant de devenir une légende forte, un symbole d’identité pour la Bretagne.

Le Combat des Trente un tournoi, est en fait l’un des plus célèbres épisodes de la guerre de Cent Ans (1337-1453) et très certainement de la guerre de Succession de Bretagne (1341-1364). Il opposa, dans un combat arrangé, les hommes d’armes les plus compétents de la garnison du château de Josselin, partisans de Jeanne de Penthièvre et de son époux Charles de Blois, soutenus par le roi de France, à ceux de la garnison du château de Ploërmel, partisans du concurrent de Jeanne et de Charles, leur cousin, Jean de Montfort, soutenu par le roi d’Angleterre.

En fait, un peu plus de 30 combattants se heurtent à un peu plus de 30 autres à mi-chemin entre les deux châteaux, sur un terrain nommé aujourd’hui encore la Mi-Voie et marqué par un monument commémoratif. La rencontre est particulièrement meurtrière. La faction de Blois, dite aussi blésiste, en sort victorieuse. Le combat est célébré et présenté très rapidement par les chroniqueurs médiévaux comme l’une des plus nobles démonstrations des idéaux de la chevalerie. Jehan Froissart, pourtant partisan du roi d’Angleterre, après s’être entretenu avec Even Charruel, l’un des blésistes, écrit : “ils se tinrent vaillamment de chaque côté comme s’ils avaient été tous des Roland et des Olivier” (Roland et Olivier sont des preux ou des paladins au service de l’empereur Charlemagne qui moururent en combattant au col de Roncevaux). Ainsi, ce combat est rapidement devenu un symbole puissant, dépassant le simple fait militaire pour devenir un mythe de la chevalerie.

Le contexte

Le 30 avril 1341, le duc Jean III de Bretagne meurt sans enfant, malgré trois mariages. Selon la Coutume de Bretagne, sa nièce, Jeanne, fille unique de son frère utérin, Guy de Penthièvre (mort en 1331), doit lui succéder. Mais, selon les lois du royaume de France, la Bretagne, qui était alors un duché-pairie depuis 1297, ne pouvait revenir qu’au premier mâle de la famille ducale qui était Jean de Bretagne, comte de Montfort-l’Amaury (près de Paris), demi-frère de Jean III et de Guy, fils aîné du second mariage de leur père, Arthur, avec Yolande de Dreux.

Pourtant, par l’Arrêt de Conflans (7 septembre 1341), le roi de France, Philippe VI, donne le duché à Jeanne de Penthièvre qui était l’épouse de son neveu, Charles de Blois. Jean de Montfort, très déçu, se rebelle et demande le soutien du roi d’Angleterre, Édouard III, qui, quatre ans auparavant, a pris les armes pour s’emparer du trône de France, car il se prétendait en être le véritable souverain.

Jean de Montfort, qui tenait Nantes et Guérande, ne résiste pas à l’armée du roi de France et demande un entretien au roi qui le fait emprisonner. Son épouse, Jeanne de Flandre, prend les choses en main, mais ne contrôle bien vite plus, depuis la forteresse d’Hennebont, qu’une partie du sud du duché. Le roi d’Angleterre débarque alors avec son armée et conquiert l’ouest de la Bretagne. Philippe VI entre en personne en Bretagne à la tête de son énorme armée pour l’affronter. Obéissant à la demande des envoyés du pape, les deux rois acceptent une trêve de deux ans à Malestroit, en janvier 1343, période pendant laquelle Jean de Montfort, déguisé en paysan, réussit à s’enfuir pour rejoindre l’Angleterre.

Guerre de forteresses

Deux ans, plus tard, il revient avec une armée anglaise, rallie ses partisans, mais meurt après un combat en septembre 1345. Édouard III s’empare de la régence du duché au nom du fils de Jean de Montfort (qui n’avait que six ans), emprisonne Jeanne de Flandre dans un château anglais sous prétexte qu’elle était devenue folle et garnit les forteresses montfortistes bretonnes de ses capitaines les plus aguerris.

Charles de Blois ne se montre guère à la hauteur face à des Anglais qui avaient écrasé l’armée du roi de France à Poitiers (en 1346) et à Calais (en 1347). Ses partisans sont décimés lors de la bataille de Cadoret (juin 1345) et surtout celle de La Roche-Derrien (18 juin 1347) où lui-même est fait prisonnier.

La Bretagne connaît alors une guerre de forteresses. La duchesse de Bretagne, Jeanne de Penthièvre, ne peut plus lever une armée. Toutes ses forces sont mobilisées pour rassembler l’énorme rançon de son mari, l’une des plus importantes de l’histoire du Moyen Âge, tant le duché de Bretagne était considéré comme riche. Les nobles, qui avaient survécu ou qui avait succédé à leurs pères et frères morts pour elle dans les combats, étaient rentrés dans leurs fiefs, et, du haut de leurs châteaux et des forteresses ducales qu’elle leur avait confiés, défendaient des régions entières contre les montfortistes.

Manquant d’argent et au nom de son pupille, le jeune Jean de Montfort qui vit à Londres auprès de lui, le roi d’Angleterre, Édouard III, distribue à ses capitaines et aux quelques nobles bretons montfortistes les châteaux ducaux qu’il contrôle. À eux de tenir le pays et de s’entretenir sur lui. La Bretagne se retrouve ainsi ruinée par les agents de Jeanne de Penthièvre qui parcouraient le pays pour réunir la rançon de son époux, par l’exploitation qu’en font les différents chefs de guerre des deux camps, et surtout par la Grande Peste apparue en Bretagne en 1348 qui tue, d’un seul coup, un tiers de la population.

Le principal chef de guerre de Jeanne, Rolland III de Dinan-Montafilant, y succombe. Il est remplacé par son cousin, Jean de Beaumanoir. Un certain statu quo est instauré jusqu’au moment où, le 22 août 1350, le roi Philippe VI de France décède. Son fils aîné, le belliqueux Jean II, dit “Le Bon”, lui succède.

Une motivation du tournoi obscure

Les deux chroniqueurs, Jean Le Bel et Jehan Froissart qui s’est beaucoup inspiré de ce dernier, présentent la rencontre “des Trente” comme une simple question d’honneur, sans animosité personnelle. Les sources écrites les plus anciennes mettent en avant que l’aspect chevaleresque, la défense des intérêts bafoués de dames, ici de grandes dames, Jeanne de Flandre, veuve de Jean de Montfort, et héritière des richissimes comtes de Flandre, et Jeanne de Penthièvre, non moins richissime duchesse de Bretagne, vicomtesse de Limoges, alors sans mari sur lequel s’appuyer, ce dernier étant prisonnier en Angleterre.

Plus tard, la propagande blésiste, s’appuyant sur des récits locaux populaires, a affirmé que la garnison anglaise montfortiste n’était composée que de pilleurs sans foi ni loi, à tel point que la population sans défense avait dû se résoudre à appeler à son secours Jean de Beaumanoir et ses hommes, qui étaient les seuls et vrais chevaliers chrétiens. Derrière l’esprit chevaleresque de l’époque, et la propagande politique, on trouve aussi la stratégie militaire. Le principal conseiller du nouveau roi de France, Jean le Bon, Charles de La Cerda, connétable de France, soit le chef des armées royales, avait à cœur de défendre les intérêts de Charles de Blois et de Jeanne de Penthièvre qui étaient les parents de son épouse.

Le château de Ploërmel est la première défense montfortiste du sud de la Bretagne. S’il tombe entre les mains des blésistes, les places montfortistes de Vannes, de Guérande, d’Hennebont et même de Redon et de Quimper se trouvaient en danger. La cousine de Charles de La Cerda et du roi de France, Marie de La Cerda, met à la disposition des blésistes le château de Josselin, non loin de Ploërmel, appartenant à son fils mineur, le comte d’Alençon et seigneur en Bretagne du Porhoët. Jeanne de Penthièvre y envoie son chef de guerre, Jean de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, qui regroupe à Josselin un important contingent militaire composé d’amis, de parents et de vassaux.

Jean de Beaumanoir n’est pas stupide. Il sait très certainement qu’une bataille rangée contre les montfortistes composés essentiellement d’Anglais et de mercenaires finirait comme à Cadoret ou à La Roche-Derrien par le massacre de ses hommes. La chevalerie est constamment décimée, à l’époque, par les archers anglais. Il se contente donc de lancer un défi à Robert de Brandebourg, dit Bembro, capitaine montfortiste de Ploërmel, en lui proposant de vider leur querelle en champ clos à l’imitation des chevaliers de la Table ronde, dans une sorte de tournoi.

Il savait sans aucun doute que ses hommes issus tous de la noblesse y sont entraînés depuis l’enfance et y excellent. Les montfortistes, composés d’aventuriers anglais (comme Robert Knolles ou Hugues Calveley), de mercenaires allemands (tel sans doute Bembro, leur chef) et de petits nobles LA sbretons, tombent dans le piège car, hommes sans nom, ils souhaitaient néanmoins intégrer la chevalerie en adoptant ses rites.

Jean de Beaumanoir, en lançant son défi, aurait dit : “Dieu soit Juge entre nous ! Que chacun de nous choisisse trente à quarante champions pour soutenir sa cause. On verra de quel côté est le droit.” En réponse, Bembro fixe le nombre de combattants : “avec moy trente hommes”. Chaque camp aura donc 30 combattants.

Le jour et le lieu du combat sont arrêtés : ce fut le samedi 26 mars 1351, près du chêne sur la lande de Mi-Voie, à égale distance des deux châteaux.

La suite est à lire dans le numéro 271 d’ArMen (mars-avril 2026)

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